Nouvelle republique

Lettre ouverte à Ferhat M’henni

25-08-2021 21:12

Suite à l’assassinat d’une effroyable barbarie du regretté Djamel Bensmaïl, l’intellectuel et ancien ministre algérien, Nour-Eddine Boukrouh, répond à Ferhat M’henni qui l’a interpellé dans son allocution du 18 août. «Je vous appelle «frère» avec la connotation de conciliation qu’y mettent les Algériens, en dépit de la distance que vous avez prise avec votre ancien pays et ses habitants non Kabyles. Nous appartenons à la même génération, et nous entamons le dernier tour de piste de notre existence que nous avons dévouée, vous à la Kabylie, sa culture et sa langue, moi à l’Algérie dans ses frontières reconnues et avec...

tion du 18 août. «Je vous appelle «frère» avec la connotation de conciliation qu’y mettent les Algériens, en dépit de la distance que vous avez prise avec votre ancien pays et ses habitants non Kabyles. Nous appartenons à la même génération, et nous entamons le dernier tour de piste de notre existence que nous avons dévouée, vous à la Kabylie, sa culture et sa langue, moi à l’Algérie dans ses frontières reconnues et avec la variété de populations qui l’occupent depuis des millénaires, sans qu’il ne manque un individu à l’appel. A quoi il faut ajouter sa Constitution où sont plantées les constantes nationales : l’islam, l’amazighité, l’arabité, les valeurs de novembre (dont l’unité du peuple et du territoire), la démocratie et la modernité. Nous nous connaissons de nom, si je ne m’abuse depuis au moins le «printemps amazigh» de 1980. Vous étiez déjà un militant de la mouvance culturelle berbère et un artiste connu, et moi j’avais eu la hardiesse, en avril 1981, de questionner la cause que vous défendiez dans trois articles consécutifs aux titres éloquents : «Vérités sur la culture», «Origines et vocation de l’Algérien» et «L’Algérien et le Sens du monde». Ces articles avaient déclenché la colère des militants de votre cause. Je le sais parce que j’avais reçu beaucoup de lettres comminatoires au journal. Tout y était, le présent, le passé et l’avenir des Algériens, terme que j’avais mis au singulier exprès pour exprimer ma hantise d’être un jour, comme le peuple, divisés par l’idéologie berbériste dont je suivais la gestation depuis la fin des années 1960, en France (création de l’Académie berbère) et au Maroc (apparition du «Mouvement culturel Amazigh»). Je suivais aussi, et avec la même hantise, la montée de l’islamisme politique dont le point culminant était alors la révolution iranienne que j’ai vécue de l’intérieur, avec les Iraniens. De retour dans mon pays, je lui ai consacré un long reportage trois jours de suite que vous avez peut-être lu (juin 1979). Dans les années 1990, nous nous sommes croisés dans les travées de la vie politique et nous sommes rencontrés quelques fois au siège du PRA ou du RCD. Depuis, de l’eau et du sang ont coulé sous et sur les ponts par la faute de l’inévitable entrechoc des trois «açabiyate» (esprit de corps) représentées respectivement par le centralisme d’un pouvoir cruel et incompétent, l’«islamisme» ignare et populiste, et le «berbérisme» condamné au séparatisme, du fait d’être lié à une région placée au centre du pays comme le cœur dans la cage thoracique : inexpugnable et insécable. Deux ans avant que n’apparaisse le terrorisme, à partir de mars 1992, j’avais évoqué le mot dans un texte daté de mai 1990, et plusieurs fois répété qu’après viendrait le tour du berbérisme, mais personne ne comprenait le sens de ce que j’annonçais parce qu’inimaginable. Vous m’avez interpellé dans votre allocution du 18 août, en me présentant comme quelqu’un qu’on ne peut pas soupçonner de «kabylisme» ou de «kabylophilie». Vous avez raison pour le premier point car je n’accepterai jamais le démembrement de mon pays, comme je ne crois pas à l’existence d’un sentiment séparatiste majoritaire en Kabylie, et tort pour le second point, car j’aime les Kabyles autant que tous les Algériens vivant sur chaque mètre carré du territoire national. Vous m’avez interpellé en fait parce que j’ai fait le rapport, dans mon dernier article, entre l’assassinat du jeune Djamel Bensmaïl et l’organisation que vous dirigez en me référant aux aveux faits par certains suspects se réclamant d’elle. Profondément remué par ce crime, à l’instar de tous les Algériens et Algériennes, je lui ai consacré quatre articles consécutifs déjà, et reste dans l’attente des résultats officiels des enquêtes pour continuer, car la mort de ce jeune homme dans un rituel cannibale a changé quelque chose en Algérie et vous êtes concerné, en raison du discours que vous avez développé ces dernières décennies qui y est pour beaucoup. Je ne suis pas une instance judiciaire, administrative ou politique pour lancer des accusations contre vous ou juger quiconque, mais un intellectuel libre et indépendant qui présente au public depuis 1970 des analyses susceptibles d’éclairer la vie nationale, avec un grand souci d’objectivité et de sérieux et en m’assurant de la sûreté de mes données. Si je critique sans ménagement le pouvoir et les hommes qui l’exercent, je respecte l’Etat et le défend parfois contre eux, comme quand ils croient édifier une Algérie «nouvelle». J’impute à cet Etat le risque de perdre la Kabylie plus qu’à votre organisation. Eux l’ont déjà sortie des consultations électorales et des institutions représentatives de la nation, tandis que le MAK n’a pas fait changer de place à un caillou avant la dernière furie incendiaire. Votre projet est irréalisable, parce que rejeté par la Kabylie et toutes les régions du pays. Vous ne pouvez ni arracher la Kabylie du restant de l’Algérie pour l’emmener ailleurs, ni y implanter une population venue d’ailleurs, ni vivre au beau milieu des uns et des autres. Aucune région n’appartient en propre à ses habitants, et la terre algérienne appartient d’abord à Dieu, aux martyrs de la Révolution ensuite, parmi lesquels votre père, et enfin au patrimoine commun. Jamais au cours de l’histoire tumultueuse de l’Algérie, un occupant n’a entrepris de couper la Kabylie du reste du pays pour en faire une entité distincte : ni les Phéniciens, ni les Romains, ni les Arabes, ni les Ottomans, ni la France. Si cela avait été faisable en deux millénaires, l’un ou l’autre l’aurait fait. Et si ça ne s’est pas fait en 2000 ans, ça ne se fera pas dans les deux suivants. Même chose pour Ghardaïa qui présente encore plus de facteurs favorables à l’autarcie et à l’autonomie que la Kabylie, sans que nul Mozabite n’ait pensé un jour à la détacher du pays. De mon point de vue, il y a plus de chances que la Kabylie devienne un Emirat afghan qu’un clone d’Israël, surtout s’il se confirme que vous fricotez avec Zitot, qui vend des mensonges la nuit et des téléphones indétectables «Thuraya» le jour. Déguisé en humaniste démocrate en attendant de se vêtir en Mollâ taliban, il se rêve remontant en mobylette pétaradante le boulevard Frantz Fanon, escorté par une horde de ses «Ahrars», pour aller au MDN remettre un million d’euros à chaque général consentant à sa radiation comme il l’a promis. Le Maroc a eu tort de mettre récemment en balance la Kabylie et le Sahara occidental, même avec la bénédiction intéressée et irrespectueuse du droit international de Trump avant de partir, et d’Israël depuis toujours. Depuis la création du MAK il y a vingt ans, seuls ces deux Etats s’intéressent à vous pour leurs propres intérêts, et non pour ceux de la future Kabylie qu’ils savent qu’elle ne verra jamais le jour. Si la géopolitique mondiale est en défaveur de la RASD, c’est parce qu’elle ne veut pas d’un sixième Etat au Maghreb. Que dire d’un septième. Les deux Etats en question ne croient pas à la moindre chance d’aboutissement de votre entreprise, mais vous utilisent pour soumettre au chantage la diplomatie algérienne qui est, malheureusement, une diplomatie des idéaux, des principes et des causes «sacrées», quand celles du Maroc et d’Israël sont des diplomaties du réalisme, des intérêts et des gains empochés. Cette diplomatie des causes perdues s’explique en grande partie par des inclinations psychologiques irrationnelles dont je parle depuis les années 1970, une mentalité typiquement algérienne que vous connaissez autant que moi et résumée dans ce genre de formules : «Nif w lakhsara», «Zolt w tfar’in», «anarez wala neknou», «Taghannant, takhasssaart», «Ma andnach w maykhassnach», «Maaza wla tarat» «A’mili ain…», etc. Comment, sachant cela, au fait de l’existence de ces propulseurs nucléaires nichés dans les profondeurs abyssales des Algériens, avez-vous pu penser qu’ils vous laisseront prendre la Kabylie comme si elle avait été un morceau de pizza ou un élément d’un puzzle facilement détachable. Les puissances armées de la planète entière pourraient converger vers notre pays et l’occuper, anéantir son Etat et son armée, mais jamais elles ne repartiront avec la Kabylie en poche, ni ne réussiront à en faire une «zone verte» où vous vivriez en paix. A mon avis, il vaut mieux abandonner la partie et vous mettre en règle avec votre pays d’antan, afin de pouvoir revoir la Kabylie, chère à votre cœur, et retrouver ne serait-ce que le plaisir d’une sieste sous un figuier, votre burnous ramassé en forme d’oreiller sous la tête, et vous reposer enfin, vous qui avez été tant éprouvé par une vie ingrate où vous ne comptez plus les trahisons. Abdelkader Rahmani, le fondateur de l’Académie berbère en 1967, est mort seul et impotent dans un asile de vieillesse quelque part à Poitiers, malade de nostalgie de sa Kabylie comme Adam du Paradis dont il a été chassé pour une broutille. Je ne vous le souhaite pas, et pourtant ce sera votre lot si vous ne suivez pas mon conseil». Nourredine Boukrouh

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