Algérie Patriotique.

De Sant’Egidio à la rencontre Bouregâa-Benhadj ou quand l’histoire bégaie

10-03-2020 08:11

Par Ali Akika – «Une révolution qui n’invente pas un nouveau langage n’est pas une révolution» (Jean Sénac). Depuis la diffusion d’une photo (1) montrant des hommes appartenant à des univers politiques (en principe) aux antipodes les uns des autres, la machine des médias et des réseaux sociaux s’est emballée. Cette photo inattendue a donc légitimement surpris et déçu voire carrément offusqué des gens. Cela devrait nous questionner sur l’énigme d’une simple photo qui bistre l’image d’un valeureux combattant de la Guerre de libération. Et une des réponses on la trouve dans la dynamique des événements, surtout dans un processus...

s (en principe) aux antipodes les uns des autres, la machine des médias et des réseaux sociaux s’est emballée. Cette photo inattendue a donc légitimement surpris et déçu voire carrément offusqué des gens. Cela devrait nous questionner sur l’énigme d’une simple photo qui bistre l’image d’un valeureux combattant de la Guerre de libération. Et une des réponses on la trouve dans la dynamique des événements, surtout dans un processus révolutionnaire qui déroule ses propres règles pour ne pas être complice du déni de la réalité. Ce qui est bien avec ce genre de dynamique, c’est qu’elle ne fait pas de cachoteries. Elle expose les faits à la fois dans leur apparence (photo) et dans leurs vérités (histoire et politique). A l’opinion de percer l’énigme. Passage obligé pour avoir les capacités d’évaluer les atouts et les obstacles qui parsèment le long et tortueux chemin pour faire triompher des idéaux, d’espérer que l’on peut encore rêver dans notre pays. C’est aussi une occasion de se donner des moyens pour livrer bataille. Dans le champ de ces batailles, il y a ceux qui occupent le terrain depuis la nuit des temps et ceux qui arrivent avec un projet politique encore peu connu. D’emblée, ledit projet est pris sous le feu des chantres du vieux monde pour le disqualifier et, si possible, l’abattre. Le Hirak a commencé sur les chapeaux de roues en mobilisant contre un système bien connu du peuple. Car il ne fallait pas être un clerc érudit pour savoir que la sociologie et l’histoire du pays ne pouvaient supporter l’humiliation d’une caste hors sol qui avait réduit l’immense pays qui est le nôtre à la superficie de l’enflure de l’ego de ces petits parvenus. Le Hirak a pu ainsi réunir une immense partie du peuple autour d’une revendication simple dans sa formulation et complexe dans sa réalisation, à savoir le «dégagisme» du système. Ledit objectif devant être atteint par la voie pacifique (silmiya). Apparemment, le bruit suscité par la diffusion de la photo déjà citée a été interprétée comme le signe d’une atteinte à l’objectif fixé par le Hirak. Pourquoi s’étonner d’une telle situation et penser que les contradictions politiques et idéologiques allaient s’évaporer par magie ? Comment peuvent-elles disparaître de la scène politique quand un syndicat de l’immobilier se croyait propriétaire du pays, pendant que d’autres complices tentaient d’anesthésier le peuple avec une morale prétendument d’inspiration divine ? Il faut donc manœuvrer avec intelligence au milieu des écueils pour continuer à avancer. Se rappeler, par exemple, la phrase du poète algérien Tahar Djaout, «la famille qui avance», qui sous-entend qu’une foultitude de conservatisme fait faire du surplace à la société. Trente ans sont passés depuis la phrase de Djaout et on en est encore à subir la violence, la médiocrité et les magouilles d’idéologues qui soulent les gens avec des mots corsetés débités par des «commissaires politiques» ou des directeurs de conscience. Je vais encore radoter mais les mots (2) sont des abstractions et c’est le peuple, avec sa langue et ses langages, la philosophie, la littérature de sa société qui donnent une identité, un nom aux choses de la vie et de la pensée. Ce sont de pareils mots que l’on retrouve dans la poésie d’un autre poète algérien, Jean Sénac, dans Les mots dans les souliers de la marche (3). C’est pourquoi la bataille idéologique se gagne sur le plan des idées, à condition que l’on peigne les mots de la lumière des couleurs et qu’on les habille de vêtements qui donnent une belle allure. Du reste, les idéologues du vieux monde l’ont compris et tentent désespérément de faire bonne figure en «modernisant» leur vocabulaire, non dans le sens donné par le poète Jean Sénac. Prenons l’exemple de deux mots devenus des chevaux de bataille pour les conservateurs : la chari’â et la laïcité qui a été dernièrement à Oran la cible du chef du MSP (4). Ces conservateurs pensent que la chari’â est leur bombe atomique et que la laïcité une arme de disqualification sous prétexte que ce mot a une origine étrangère et, selon eux, synonyme d’athéisme. Arrêtons un instant sur ces deux mots devenus de nos jours concepts historico-politiques. Chari’â est un mot de la langue arabe qui, comme chacun sait, est une belle langue dont témoigne la fameuse et délicieuse poésie des Mouâ’laqât. Chari’â égale «source de» (5). Que le concept de chari’â épousât le sens de loi suprême à son époque (naissance de l’islam) quoi de plus normal ? L’Occident chrétien a fait du pape le «représentant» de Dieu sur terre, est-ce une raison de considérer ou de prendre ce dernier pour un être infaillible ? Les choses ont changé en Occident et on sait pourquoi (6). Mais, de nos jours, ceux qui veulent figer le temps et l’histoire et persistent à demeurer eux-mêmes figés dans leur déni des réalités historiques se trompent lourdement. En face d’eux et vivant dans la même société, des gens, musulmans ou non, ont le plus grand respect pour les religions mais ne veulent pas subir ni admettre que des idéologues «souverains» des mots se donnent le droit d’interpréter la religion selon leur dessein. Encore une fois, la société n’a pas besoin de petits «messagers» pour apporter la bonne parole aux «pauvres ignorants» que nous serions. Le second mot est «laïcité», qui donne de l’urticaire à ces idéologues qui le traduisent donc par «athéisme», à leurs yeux le mal absolu. En bons manipulateurs, ils veulent ériger une muraille autour de la laïcité, concept propre à l’histoire de la France. La seule et vraie question dans les sociétés contemporaines est de penser et d’organiser la séparation du politique (l’Etat) et de la religion. Beaucoup de pays ne sont pas organisés autour du concept de la laïcité. Ils ne sont pas moins démocratiques pour autant. Ces pays ont délimité, selon leur histoire et leurs valeurs, les territoires de l’action politique et de l’exercice des croyances religieuses et philosophiques. Le processus de la séparation du politique et du religieux a été long et mouvementé, processus nourri des réalités sociologiques, de l’histoire des pays et des rapports de force à l’intérieur de chaque société. En Occident, cette séparation a été «facilitée» par la culture chrétienne qui contient la phrase biblique de Jésus Christ (le prophète Aïssa) : «Rendre à César ce qui appartient à César». Ainsi, la photo qui nous dit des choses sur elle me rappelle (toute proportion gardée) une autre prise à Sant’Egidio en janvier 1995. A cette réunion de partis politiques, les participants se sont «accrochés» sur la traduction d’un mot clé dans leur communiqué final. Ce mot n’est autre que chari’â. Certains voulaient le traduire par «légitimité», alors que d’autres préféraient le mot chari’â tel quel pour lui donner le sens de loi suprême au sens religieux du terme. Trente ans plus tard, alors que le pays a traversé la noire tragédie de l’intégrisme, alors qu’un vent nouveau, le Hirak, souffle sur le pays, voilà qu’on nous ressort la même petite histoire. Ceux qui ont appris que le monde avance avec la grande histoire savent que celle-ci se répète deux fois ; la première en tragédie, la seconde en farce (Karl Marx, à propos du coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte). Chez nous, pendant la période de Sant’Egidio, le pays a connu la tragédie, la deuxième fois quelque part sur les hauteurs d’Alger. C’est une farce que l’on propose. Très peu pour le peuple. Celui-ci fait ses marches avec des souliers remplis de mots qui renvoient dos à dos tragédie et farce. Et ses chants appellent à faire fleurir plutôt des chantiers politiques pour que s’épanouisse une conception de la vie qui favorise les libertés des consciences, de la solidarité et de la justice. A. A. Réalisateur et scénariste de télévision et de cinéma (1) Photo de la rencontre entre le commandant Bouregâa, Bouchachi, Samir Benlarbi au domicile d’Ali Benhadj. (2) Les Mots brillant, roman-essai de J.-P. Sartre. Le philosophe, à travers les mots, cerne les secrets de son enfance, l’hypocrisie de son milieu social et de la complexité du monde de son époque. (3) Les mots dans les souliers de la marche, ver d’un poème de Sénac à l’Indépendance de l’Algérie. (4) Violente attaque de Mokri, chef du MSP, contre les démocrates dans un discours à Oran devant les militants de son parti. (5) Chari’â, mot arabe à sens multiple, notamment «la source de». Il se traduit dans toutes les langues par légitimité. Celle-ci se traduit par loi qui fonde une chose, un événement. C’est pourquoi la Constitution est synonyme de loi fondamentale. Et, en démocratie, la source de la loi est la souveraineté du peuple. (6) L’Eglise a perdu son monopole de la sacralité et le pape est considéré comme le «représentant» de Dieu uniquement par les catholiques. Outre les révolutions qui ont délimité le «territoire» du pape, les Eglises protestantes (nombreuses) et orthodoxes ne le reconnaissent pas comme le représentant de Dieu  

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